SAGESSE


SAGESSE
SAGESSE

«Sagesse» s’entend en plusieurs sens. Est-elle vertu, savoir, prudence, génie visionnaire, don de l’esprit, puissance prophétique, science politique? «Moïse alla s’instruire dans la sagesse des Égyptiens» signifie seulement que ce grand législateur était devenu un savant. Les Grecs ont qualifié la sagesse de vertu, afin de la distinguer de la connaissance. Mais comment définir la vertu? «Prendre les choses comme elles sont et les employer comme les circonstances le permettent, c’est la sagesse pratique de la vie», écrira Jacques de Lacretelle. Que l’on suive la pente d’une étroite gérance de la vie quotidienne, et la sagesse se réduira à la docilité envers les lois du monde. Un pédagogue se vantera d’instruire un enfant «d’une sagesse admirable». On a écrit: «Dans les arts, la sagesse est nécessaire.» C’est condamner les Muses à une froide médiocrité. Le saint s’écrie: «Sagesse incréée, sagesse éternelle.» Toute la tradition religieuse distingue la «sagesse du siècle» ou la «sagesse de la chair» de celle de la divinité. Que penser de la sagesse du ciel? On sait que «la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse». Faut-il donc comprendre que le néophyte entrera dans la foi par la porte d’une frayeur salutaire et qu’il se «tiendra sage», comme les enfants, sous la menace d’un châtiment? Est-il sage ou est-il fou de réprimer l’insurrection permanente de la raison qui, à ses risques et périls, a rendu prométhéenne la culture européenne? Comment en décider, si la hiérarchie des valeurs du penseur en quête de la vérité «objective» est folie aux yeux d’un sage qui se voudrait seulement utile à la société et si, à l’inverse, la hiérarchie des valeurs du sage qui se veut seulement «utile» est folie aux yeux du penseur?

Peut-être est-il sage de tenter de se faire un spectacle de la querelle sur la nature de la sagesse. Elle distingue les visionnaires des gestionnaires depuis qu’il existe des cités.

1. Sagesse et philosophie de la personne

Le façonnement le plus répandu d’une sorte de sagesse seulement gestionnaire et strictement utilitaire s’est longtemps armé d’une pédagogie publique vigoureusement fondée sur un corps de doctrine intangible et sévère, lui-même né de l’alliance multiséculaire que la théologie chrétienne avait conclue avec les rigueurs logiciennes de la morale stoïcienne. Le produit culturel engendré par ce type d’apprentissage universel reposait sur un présupposé fort simple: l’argumentation invoquée ex cathedra était censée fournir aux individus une motivation nécessaire et suffisante à l’acquisition de la vertu. La sagesse des peuples n’était que le fruit naturel de leur connaissance rationnelle du «bien», que véhiculait une forme de moralité ayant «fait ses preuves».

Cependant, dès l’aube grecque d’une philosophie de l’individu articulée avec une réflexion sur la nature même de la pensée, Socrate s’était donné pour tâche essentielle de contester radicalement tout mode d’acquisition automatique et traditionnel de la sagesse dans les écoles: cette vertu, disait-il, ne pouvait faire l’objet d’un enseignement facile, qui serait dispensé à tous les citoyens par une science assurée de ses méthodes ou de ses recettes. Dans le Ménon , les propagateurs grassement rémunérés de la sophia reviendront cousus d’or de Larissa, petite ville située au nord de l’Attique et réputée pour la lourdeur d’esprit de ses habitants; mais que les Protagoras et les Prodicos aillent donc exercer leurs talents de sophistes à Lacédémone, et ils verront qu’il n’est pas aisé d’en revenir les poches pleines! De même, dans le Théétète , Socrate renverra aux professionnels patentés de la sagesse les riches jeunes gens dont l’âme ne sera jamais «grosse de rien».

La discipline civique qui résultera du dressage systématique des citoyens à la vertu de sagesse se révélera assurément réconfortante pour les dirigeants d’un État mené plus fermement par un corps de vérités immuables que par la pensée; et rien n’est plus rassurant pour la cité qu’une sagesse tenue en laisse par les moyens de vérification de l’administration plutôt que livrée à l’inquiétude et à la précarité qui accompagnent la réflexion. Décrétons donc que l’inculcation systématique des valeurs jugées utiles à la bonne marche des affaires sera obligatoire; alors nous aurons un État préservé des flottements et dont la vertu cardinale sera de perpétuer, dans son sein, les noces de la puissance persuasive attachée à la logique doctrinale avec une uniformité bienheureuse de l’opinion publique. Malheur à qui doutera des convictions obtenues par des procédés aussi infaillibles: «Si notre État est bien constitué, il doit être parfait», écrit Platon (La République , IV, 427 e).

De la république idéale du philosophe athénien à celle de Marx, fondée sur les effets paradisiaques de l’abolition de la lutte des classes; de la république du Paraguay, qui cimentait l’union du platonisme avec le christianisme sous la férule des jésuites du XVIIe siècle et dont s’enorgueillissaient un siècle plus tôt les utopiens et les amaurotes de Thomas More – les candidats au suicide, s’ils survivaient, y étaient sévèrement punis d’avoir prétendu soustraire un bien public à l’État –, toute sagesse que l’Occident a coulée dans le moule métaphysique trouve son origine dans le pacte d’airain avec l’idée sacralisée qu’a scellée une philosophie infidèle à l’enseignement initiatique de Socrate, dont la sagesse était contemplative et d’une tonalité orientale. C’est ainsi que, de Pythagore à Hegel, les méthodes catéchétiques d’édification des croyants par l’enseignement obligatoire de la piété, que l’Église avait solidement mises en place depuis Dioclétien, ont trouvé l’appui de toute la tradition spéculative de la raison européenne. On sait que les épousailles d’une raison dialectique comminatoire avec le rêve d’un bonheur universel et de la sagesse officielle avec une politique tyrannique de la perfection allaient donner naissance au despotisme des «idéodicées» et des idéocraties modernes, toutes fondées sur de redoutables «logiques du concept» ou «idéo-logies».

Cependant, qu’y a-t-il de radicalement contraire à la nature même de la sagesse véritable de prétendre la fonder non point sur l’ignorance socratique, mais sur un magnificat bimillénaire de l’idée et sur l’endoctrinement philosophique ou religieux, donc sur la formulation de préceptes jugés efficaces par eux-mêmes et censés agir ex opere operato ? Pour tenter de l’apprendre, ne faut-il pas commencer par distinguer deux formes d’ignorance si séparées l’une de l’autre qu’elles devraient porter des noms différents?

Si j’ignore, par exemple, qu’un arbre est planté à un certain endroit, je n’ignore pas que je l’ignore; et il me suffira d’y aller voir de ce pas pour mettre fin aussitôt à mon ignorance, non point à l’aide de mon intelligence, mais avec le seul secours de mes pieds. Telle n’est précisément en rien la pauvreté de la raison qui intéresse la pensée proprement dite et sur la nature de laquelle Socrate ne cesse d’attirer l’attention de ses disciples, à la manière des maîtres que Husserl appelait les «grands commençants»; car l’ignorance, dont le sage est l’accoucheur et le père spirituel, est tapie dans l’inconscient du sujet. Quelle figure y fait-elle? Celle du savoir le plus assuré. De plus, elle s’y présente si fatalement comme vérité intelligible qu’elle ne saurait en aucun cas s’y manifester autrement. En tant que maître de sagesse, Socrate est visionnaire de cette méconnaissance-là. Son enseignement est celui du premier psychanalyste de l’entendement, donc des jugements de la raison ordinaire, celle qui croit nécessairement connaître et comprendre. Sa maïeutique démasque une déraison universelle et cachée, celle que la «sagesse» même de l’ignorant sécrète aveuglément et triomphalement à l’appui de ses prétentions, celle dont il ne cesse de démontrer le bien-fondé à l’aide de preuves construites d’avance, de telle sorte que l’expérience semblera venir confirmer ses dires sans relâche. Mais quelle sera donc l’espèce de sagesse qui inspirera une pensée rendue visionnaire des arcanes de la déraison?

L’intelligence visionnaire

Pour toute la tradition idéaliste, la sagesse véritable reposait sur la prétention à la connaissance de l’«être»; et l’«être» passait pour l’«essence» locutrice de la chose. De cette fameuse essence parlante, l’Idée était censée porteuse. Si Lachès est jugé peu sage, dans Platon, c’est parce qu’il prétendait faire la guerre sans savoir, au juste, ce qu’est le courage militaire en son principe, donc en son être logophore. Quant à la déraison d’Hippias, elle se manifestait par la confusion d’esprit qui l’empêchait de distinguer les choses belles du Graal censé les rendre telles, et qui n’était autre que la «beauté idéale» conçue en elle-même et pour elle-même. Il existait donc des signifiants quintessentiels, des dieux idéaux du réel. Mais le concept est-il un temple naturel dans lequel retentirait la parole du sens? Qu’y a-t-il de trompeur dans le concept? Cet oracle serait-il piégé à son tour? Quel serait alors le démon de l’erreur qui se terrerait en lui?

C’est ici qu’apparaît un nouveau maître de sagesse. Il enseigne que les hiérarchies des valeurs prédéfinissent l’ignorance et la rendent tour à tour innocente ou coupable. Veut-on honorer l’individu comme valeur dominante et en faire la clé du sens? Alors on remarquera que l’idée d’homme ne sera jamais que l’ombre du «véritable Socrate»; car Socrate est un «être» infiniment plus riche que le terme abstrait d’humanité, qui prétend inclure ce sage irremplaçable dans l’empire superficiel du concept, mais qui ne fait jamais briller que le faux éclat d’une universalité toute verbale. Pourquoi amputer «Socrate» de sa réalité objective, de sa densité, de son élévation, pour lui substituer une réalité d’autant plus creuse qu’elle sera plus générale? C’est ainsi qu’avec Abélard, puis avec les nominalistes du XIVe siècle, il est apparu que la connaissance du monde par le relais des idées est nécessairement pauvre et toute partielle, au lieu de plénière et glorieuse. En vérité, le soleil véritable – celui qui resplendissait hors de la caverne – était déjà, aux yeux de Platon, une lumière dont la valeur brillait «au-delà des idées». De son côté, le christianisme, bien que fondé sur l’incarnation, donc sur une hégémonie du sujet, considéré comme le fondement de toute véritable hiérarchie des valeurs, a toujours refusé de désacraliser l’idée, parce qu’elle est le véhicule par excellence des principes et parce que les principes sont les armes naturelles de l’autorité publique. Tout pouvoir ne se fonde-t-il pas sur un filtrage du réel par les soins attentionnés du concept? L’abstrait a grand intérêt à arborer la bannière de la plénitude du sens, afin de plier tous les hommes sous son joug égalitaire. Aussi identifie-t-il à son règne la notion de justice. Mais y a-t-il sceptre plus pauvre de contenu que le concept? Ce César excelle à sélectionner dans le monde les traits qui serviront sa puissance et qui lui permettront d’exercer le commandement en son propre nom, sous les beaux masques du «beau», du «juste» et du «bien».

Le sage observe donc les comportements des théories de la connaissance. Il voit les actes du savoir. Les systèmes sont des personnes à ses yeux. Il ne s’arrête pas aux explications que la raison ordinaire élabore; car il sait que ces explications n’ont pas pour fondement véritable les principes qu’elles invoquent en public, mais les motivations profondes que leur inspire en secret la hiérarchie des valeurs de leurs concepteurs. Les doctrines sont des héros ambitieux de s’emparer de la totalité de l’univers. Elles font flèche de tout bois pour construire le dur empire de leur domination. Leur éclectisme superficiel est truffé de synthèses sonores, de conciliations illusoires et euphorisantes, d’exploits du seul vocabulaire, de compromis naïvement camouflés sous les beaux plumages d’une rhétorique des songes. Le visionnaire des exploits de l’esprit est un spectateur des productions de l’entendement humain. Il les voit se promener devant lui comme des êtres non moins réels que des acteurs sur la scène d’un théâtre.

Le fonctionnement de la raison magique

Quelle sera donc l’erreur que pèsera le «discernement des esprits» qu’ont invoqué, aux côtés des sages, certains grands confesseurs et certains mystiques? Ce sera la confusion que fait le cerveau ordinaire entre les faits et leur prétendu sens. La raison piégée mélange si bien le monde réel avec les signifiants magiques qu’elle projette sur lui par le relais du langage qu’elle en vient à les confondre – et c’est ainsi qu’elle produit de l’ignorance en forme de savoir.

Les signifiants, en effet, insufflent sans cesse à l’existence des discours habiles. Le monde semblera ensuite venir docilement apporter la preuve du signifiant illusoire sous le pavillon duquel il aura été arbitrairement placé d’avance par le sorcier. Mais une si grave confusion de l’esprit ne sera jamais que l’effet visible et tout extérieur d’une folie de la «raison» autrement profonde que celle de faire tenir un langage rationnel aux choses inertes. Car cette démence-là du cerveau n’est autre que l’idolâtrie.

Qu’est-ce à dire? Les idoles n’ont-elles pas été de tout temps des objets rendus parlants? Et un cosmos autoparlant n’est-il pas une idole par définition? Et aussi le dieu qui prétendra le rendre signifiant et qui servira de haut-parleur à son fabricant? C’est la découverte que l’inconscient de la raison est la proie des idoles du langage qui arme la sagesse visionnaire de Francis Bacon; c’est elle qui jette tous ses feux dans l’Éloge de la folie d’Érasme, où l’auteur décrit les princes de l’Église enivrés de leur fausse parole; c’est d’elle que témoigne le sourire du Buddha, dont il est dit qu’il est «le sourire de la sagesse la plus profonde»; c’est elle qui éclate dans le Zarathoustra de Nietzsche; c’est elle encore qui est présente dans Les Questions de Milinda au maître N gatena , dans lesquelles on voit le «sujet» se dissoudre dans l’énumération patiente des innombrables concepts qui se chargent en vain de le saisir; c’est encore elle qui se montre dans les dernières pages du Théétète de Platon, où la notion générale de «nez camus» se révèle totalement impropre à cerner la spécificité de nez camus de l’individu unique qu’est Théétète.

Que les systèmes d’explication du monde puissent donc se révéler des créatures aussi inconscientes de leurs actes que de leur complexion ne découle-t-il pas de leur multiplicité même? Montaigne et Pascal ironisent sur le «combat si violent et si âpre qui se dresse sur la question du souverain bien de l’homme, duquel, par le calcul de Varron, naquirent deux cent quatre-vingt-dix-huit sectes». Quant à Descartes, il évoque «des palais fort superbes et fort magnifiques, qui n’étaient bâtis que sur du sable et sur de la boue». Les personnages cérébraux que le sage voit défiler devant ses yeux sont tous nés de l’idole unique dont l’ambition est de faire écouter un discours que tiendraient des corps morts.

Il apparaît donc qu’il serait bien impossible de jamais dénoncer le manque de sagesse des doctrines censées enseigner la sagesse s’il n’existait pas une forme visionnaire de l’entendement, et si l’intelligence était incapable d’observer les constructions de l’esprit qui se sont rendues serves de leurs «explications» du monde. Car ce sont des êtres leurrés par les mirages qu’ils ont attachés à leur propre loquacité. Si les idoles sont aveugles à la forme de savoir que prend leur ignorance, c’est parce qu’elles se sont enfermées d’avance dans les preuves sûres d’elles-mêmes qu’elles se sont données. Ce sera donc cette preuve même qu’il deviendra nécessaire de psychanalyser si l’on veut démontrer comment elle a été construite, de telle sorte qu’elle en viendra à s’imaginer qu’elle teste des vérités signifiantes, et qu’elle les teste au banc d’essai des performances qu’elle invoquera à l’appui de ses dires.

Mais l’expérience portant sur les comportements de la nature n’est jamais que l’expression des rencontres aveugles des choses muettes avec le mutisme qu’expriment leurs rites. Spinoza a dit: «Le concept de chien n’aboie pas.» Les choses non plus. La subjectivité des savoirs parlants est celle d’une idole de l’entendement. C’est pourquoi, à partir de Socrate, toute la philosophie occidentale s’est divisée entre l’élan d’une exploration sans limites de la subjectivité de l’esprit humain, inspirée par le mot d’ordre: «Connais-toi», d’une part, et la tradition cosmologiste, d’autre part, ambitieuse de conférer une intelligibilité en soi au monde physique, selon la tradition du vieil Anaxagore, lequel prétendait dans le Phédon , deux millénaires avant que Descartes et La Mettrie eussent pris le relais de la pensée mécaniciste, «expliquer» Socrate par la description minutieuse des rouages et poulies de sa «machine corporelle».

Une analyse visionnaire des constructions de l’imaginaire humain censées conférer l’intelligibilité aux rencontres régulières du monde avec ses propres pistes et ses propres routines conduit le sage à découvrir le dernier ressort des idoles: car, si des prophéties matérielles, fidèles au rendez-vous du calcul, convainquent immanquablement le fou que le réel serait rationnel, c’est seulement parce que prévoir, c’est pouvoir. C’est donc le pouvoir qui convainc en réalité l’idolâtre quand il se croit convaincu par la logique qu’il attribue aux régularités de l’univers. C’est pourquoi Socrate demande ironiquement à Anaxagore qu’il lui explique par des «raisons de mécanique» qu’il ne se soit pas enfui et qu’il ait décidé de se laisser tuer par les Athéniens. Le servant de l’idole dit que la puissance de l’idole est la preuve de la «vérité» de son savoir, alors que ce savoir n’est jamais que le fruit naturel de la prévisibilité des choses, donc de leur monotonie, qu’Ockham appelait des «habitudes» de la nature.

La métamorphose du mesurable en parole du sens règne sur toutes les sciences de la nature, dans lesquelles les notions, toutes politiques et civiques de loi, de règle, de rationalité, sont projetées par une théorie inconsciemment anthropomorphique sur les constances chiffrables de la matière.

La preuve par la force; la sagesse et la liberté

Le sage ressemble au prophète en ce qu’il pense le «politique» au plus profond. Car le politique est fondé sur des preuves par le pouvoir; et tout pouvoir se sert de preuve à lui-même à l’aide de sa propre force. Quand le sage observe donc les idoles du langage qui, jusqu’au cœur des théories scientifiques, font reposer la sagesse sur des déités verbales appelées principes, il observe que les systèmes de pensée fondés sur la prévisibilité payante sont césariens par nature. Les idoles de la raison organisent toujours un commandement tantôt dans l’univers inanimé, tantôt dans la cité; et les deux commandements sont calqués l’un sur l’autre, parce qu’ils découlent du même modèle – celui que fournit une raison en laquelle il est admis d’avance que le pouvoir dit le sens. Les idoles de l’esprit qu’évoquait Francis Bacon sont donc ignorantes en tant qu’elles sont inconscientes de la volonté d’autorité qui les anime et qu’elles exercent sous la bannière de leur pseudo-vérité.

Tout l’Occident pensant s’est donné une intelligibilité du monde fondée sur les prestiges de la parole politique, dans laquelle des rendez-vous vérifiables avec les événements sont censés rendre intelligibles aussi bien la nature que la société. Mais la raison fondée sur la preuve par la force est inquiète. Elle croit toujours manquer de pouvoir. C’est pourquoi elle se met perpétuellement en quête d’une autorité supérieure, qu’elle voudrait rendre si redoutable que ce serait folie, pense-t-elle, de prétendre se soustraire à sa férule. C’est ainsi que la Raison suprême, la Cause suprême, le Bien suprême sont accourus tout au long de l’histoire du savoir pour soutenir, pareilles à des Atlas, des idoles qui se jugeaient insuffisamment éléphantesques et qui voulaient renforcer leur omnipotence en se mettant sous la protection d’un supérieur hiérarchique encore plus majestueux qu’elles-mêmes.

Mais comment se fait-il qu’elle se sente si fragile, la preuve du «sens» du monde – «rationnel» ou «divin» – qui lui serait conféré par le relais d’une parole de la force, qu’elle soit immanente au monde ou transcendante à lui? Cette fragilité ne vient-elle pas de ce que la notion de fondement, même flanquée de la solennelle cohorte des «fondements suprêmes», sera condamnée à produire de la sagesse sur le mode coercitif, dit «causal», de telle sorte que l’action prétendument sage s’expliquera pitoyablement comme la conséquence nécessaire de la puissance impérative qu’exercerait tel ou tel fameux «fondement de la sagesse» sur la liberté du sage? Or elle ne vaudra jamais rien, la sagesse qui serait motivée par une «nécessité logique», à la manière dont la chute des corps passe, dans l’imaginaire du savant, pour rationnellement motivée par la «loi de la chute des corps». Quand Socrate réfute Anaxagore, il refuse de se soumettre à une sorte d’instance locutrice, réputée servir d’instance raisonnable aux objets inanimés et en quelque sorte fournir le verbe à la nature. S’il a refusé de sauver son corps, c’est que la liberté du sage est dans sa volonté; et sa volonté de subir le verdict des Athéniens dit que la force ne peut agir que sur la matière de son corps, non sur le «vrai Socrate». Celui-ci est un tout autre être que celui dont Criton s’imagine qu’il va «le soulever, le transporter, l’enfouir en terre».

Plus on expliquera au sage sa sagesse par quelque «nécessité morale», qui s’époumonnerait à se proclamer suprême, plus il sourira de voir les fous «à pompettes, à pilettes, à sonnettes» qu’évoquait Rabelais brandir leurs entités magiques. Raison, Dieu ou Souverain Bien, personnages pleins d’une majesté et d’une sérénité empruntées, qui prétendent dispenser leurs commandements intéressés à une humanité agenouillée devant eux. Il n’y a de sagesse véritable que celle qui se réclame d’une autonomie absolue. Les théologiens l’ont si bien compris qu’ils ont attribué aux Célestes la faculté d’être eux-mêmes la cause et le fondement de leur sagesse, tellement toute déité qui se verrait soumise à quelque puissance capable de la rendre sage serait entièrement privée de sagesse véritable.

Quelle est donc la source du regard incapturable que le sage porte sur les idoles de l’avoir et du pouvoir, sinon le néant qui «fonde» la conscience de «soi» sur sa propre insaisissabilité? C’est le néant qui nourrit l’angoisse ontologique du sage. Car l’angoisse qu’il ressent devant son propre être, il l’assume, tandis que l’idolâtre la conjure ou l’exorcise avec le secours de l’idole qu’il invoque à l’appui de son prétendu «être», et afin de se conférer l’«être». Alors que l’idolâtre s’agrippe compulsionnellement à un objet sacralisé et qu’il croit sauveur, le sage sait que la conscience véritable n’a pas d’«être» et s’évanouit dans le néant. C’est pourquoi il voit l’ignorant dans son ignorance la plus profonde, celle d’ignorer comment il aliène son absence à lui-même au plus profond de sa conscience par le moyen d’interlocuteurs imaginaires, à l’aide desquels il prétend devenir à son tour un objet discernable, à l’instar des haut-parleurs cosmiques auxquels il demande précisément ce grand service-là, les appelant sans relâche à son secours afin qu’ils lui permettent enfin de se cerner lui-même, de se définir et d’échapper au néant.

Tandis que les savoirs ordinaires enclosent l’homme dans ses diverses possessions visibles – et en font le détenteur, par exemple, du savoir du législateur, de l’homme politique, du bon citoyen –, la «science» du sage dissout l’«être» du sujet dans le rien. Saint Bernard s’apitoyait sur une dévote couverte de bijoux; c’était de chaînes, disait-il, qu’il la voyait couverte. C’est que le sage est dépossédé non seulement du «monde», mais de son propre «être». Il est dissous dans le néant qui l’habite et qui lui donne la terrible liberté en laquelle il cesse de paraître à lui-même comme un «objet» de connaissance. Le sage sait qu’il est «chu» dans le monde. Mais il sait, depuis Socrate, qu’il peut refuser de «se rendre à Mégare» pour «exister».

Le sage et le sceptique; sagesse et histoire; sagesse et politique

On voit que le visionnaire n’a rien de commun avec le sceptique. Si les savoirs trompeurs qui enivrent les doctrines font les hommes liges, le scepticisme apparaît au sage comme une simple inversion des asservissements que forgent les idoles conquérantes; car, en lieu et place de la fausse souveraineté que donne la sclérose de la conscience dans un dogmatisme fossilisé par sa propre omnipotence, le scepticisme jette l’esprit dans le désert d’un monde rempli d’idoles désenchantées, pleurant sur elles-mêmes et inconsolables d’avoir perdu leurs atours. Le sceptique vit de ses regrets. Il ne connaît qu’un vide stérile, né de l’écroulement des systèmes. Alors que le sage boit à la source vive de l’intelligence élévatoire qu’est un néant nourricier de la conscience visionnaire, le sceptique gémit de ce que l’évanouissement des ombres auxquelles il rêvait de s’arrimer solidement le livre à la délectation morose d’un désabusement complaisant à lui-même. Il ne parle que naufrages et désastres, mais avec une secrète satisfaction; et il affiche la vanité de n’être plus dupe de rien. Le monde a été réduit en cendres à ses yeux quand les fétiches qui le soutenaient autrefois se sont effondrés – il s’imagine avoir perdu le paradis, non être sorti de l’enfer de l’illusion. Il n’aperçoit jamais les êtres en l’acte même de leur allégeance à l’erreur, en l’aliénation de leur transcendance, en leur soif de s’enchaîner à leurs exorcismes. C’est seulement du monde, dont les prestiges le fascinent toujours, qu’il est le spectateur. S’il est savant, il demeure tout entier à l’écoute des oracles par la voix desquels la nature, à force de donner aveuglément rendez-vous à ses propres redites, était censée «parler raison». Il est l’idolâtre dépité d’un cosmos qui l’a trahi à cesser de se montrer logophore. Son doute porte entièrement à faux, parce qu’il continue d’ignorer la nature de son ignorance. Il ne sait pas que les preuves expérimentales qui l’ont si vilainement trahi étaient fausses non en ce que leurs observations n’auraient pas été fiables, mais en ce que leur fiabilité prouvait tout autre chose que ce qu’elles étaient censées démontrer: le mutisme d’un monde certes prophétisable, donc payant, et non son intelligibilité. Le sceptique est incapable de radiographier la preuve par la force. C’est un avare qui a perdu sa cassette. La nature a fait faux bond aux filières imperturbables qui rassuraient la théorie et par la grâce desquelles le modèle devenait loquace à force de se répéter. Du coup, le sceptique croit avoir perdu, avec la prévisibilité, la «causalité» et le «déterminisme», comme si ces mots avaient jamais été porteurs de rationalité, et comme si une nature imprévisible et fantasque était nécessairement moins «causale» et «déterminée» qu’une nature routinière. L’ignorance du sceptique est étroitement attachée à l’imprécision de son vocabulaire, qui lui fait qualifier de rationnel et de parlant tout ce qui veut bien se révéler généralisable, donc conceptualisable, dans la nature et dans la société.

Le pacte spirituel que la sagesse occidentale a scellé avec un néant fécond, qui rend l’intelligence visionnaire des pièges de l’avoir sous les savoirs, remonte au vieux Parménide, le voyant originel, qui refusait qu’on dotât le non-être d’une nature observable, donc qu’on le cernât à l’aide du concept d’existence et qu’on éteignît ainsi le feu de son vide inspirant. C’est Parménide, le «père» de Socrate, qui a vu dans le néant la demeure abyssale de la conscience, tandis que Platon, le «parricide» dans Le Sophiste , voulait déjà qu’on conférât l’existence au néant et qu’on «assassinât» de cette façon le vieux Parménide. Mais l’«existence» du néant, telle que la dialectique idéaliste prétendra la démontrer, ne sera jamais qu’intramondaine. Ce néant-là pourra inspirer de beaux traités aux philosophes étrangers à la dimension contemplative de la sagesse. Socrate, méditant à Potidée du lever au coucher du soleil, n’est pas un dialecticien; et il ne traite pas de la nature «objective» du néant – il vit en lui et par lui.

C’est la transcendance de la conscience qui rend heuristique le regard du sage sur la politique. Observons donc le rapport qu’entretient le regard visionnaire avec le spectacle de l’histoire rendue «objective», et demandons-nous ce que les esprits nés pour voir le monde à partir de la nuit qui le fonde ont à apprendre au sociologue, au moraliste, au législateur. Ces spécialistes du plein jour ne voient-ils pas fort bien, eux aussi, que les orthodoxies travaillent jour et nuit à leur autoconsolidation? Qu’elles renforcent sans cesse leurs moyens d’assujettissement à leur empire? Que leurs sbires sont chargés de maintenir les traditions du commandement qu’elles ont forgées tout au long des siècles? Qu’elles sont armées jusqu’aux dents et qu’elles brandissent des signes d’adhésion et d’exclusion redoutables? Qu’elles mettent en place des tribunaux chargés de frapper d’anathème les exclus et de bénir les fidèles? Que l’excommunication et la canonisation sont leurs arguments par excellence? Que la science, l’art, la philosophie sont alors sommés de faire allégeance à leur souveraineté? Que leur logique passionnelle, leur académisme, leur conformisme généralisé ruinent les sociétés tout autant que le scepticisme, qui dissout toute hiérarchie des valeurs dans un «tolérantisme» dégradé?

Mais ce n’est pas ainsi que le visionnaire, s’il est habité par les ténèbres, pèse le politique. Ici encore, il ne voit que des hommes dans la déroute de leur liberté la plus secrète, celle dont ils fuient avec terreur la solitude. L’intelligence du sage voit constamment réunis dans un même spectacle la scène brillante du monde et l’homme qui veut se donner figure sur ce théâtre. Cet agité fait sonner le monde haut et fort, alors que c’est seulement sa propre image dans le monde qui façonne sa parole. «Je me suis colleté avec le néant», écrit Stendhal. «J’ai arraché des idées à la nuit et des mots au silence», écrit Balzac. Les Balzac et les Shakespeare de la connaissance ressemblent à l’Éveillé. C’est la condition humaine qu’ils gardent sans cesse et tout entière devant les yeux; et ils ne peignent l’histoire qu’au travers de ce puissant et tragique réflecteur. Au moraliste benoît de peser les systèmes de pensée à la balance de leurs propres performances sociales et politiques; au sage de spectrographier la «comédie humaine» en sa logique interne et à l’écoute de la résonance que lui confèrent le faible degré de liberté véritable et la forte dose de servitude volontaire dont elle est l’exacte réplique.

Ce ne sera donc pas principalement en raison de leur inefficacité que le sage condamnera les hiérarchies sociales censées garantir l’ordre public et les appels fétichistes à l’autorité des traditions, car il porte un jugement sur le monstre politique que Platon appelait le «gros animal» et dans le ventre duquel les individus ne sont jamais que les esclaves d’une machine aveugle. Mais, en même temps, le sage voit bien clairement que les assujettis à la bête mettent toujours eux-mêmes en place – et nourrissent sans cesse de leur dévotion assidue – un commandement qui les asservira en retour à leur triste piété; et ce sera toujours vainement qu’ils accuseront ensuite le système de les condamner à la servitude, alors que celle-ci ne survivrait pas une seule heure au refus intérieur et absolu des citoyens de reconnaître son autorité. Aussi l’idole abattue se reconstruit-elle instantanément. Tout esclavage est consentant et même désiré aux yeux du sage, parce que les esclaves, comme La Boétie l’a montré dans son traité De la servitude volontaire , acceptent de recevoir les offrandes que l’idole leur présente en échange de sa légitimation par ses servants. C’est pourquoi toute idole n’est jamais que le portrait en pied de ses adorateurs. Peu d’hommes politiques ont possédé la sorte de sagesse qui est aussi le sommet du «courage propre à la raison et à elle seule» qu’évoquait Socrate dans le Lachès .

Quand l’homme politique est un sage, tels Lycurgue, Solon ou Marc Aurèle, c’est qu’il est visionnaire de la peur des hommes; mais ce n’est pas d’une peur tout ordinaire qu’il est le spectateur: c’est d’une peur ontologique et qui confine à l’effroi. Qu’est-elle donc, cette terreur, sinon l’expression de l’angoisse la mieux cachée au cœur de tous les savoirs sûrs d’eux-mêmes, celle qui naît de ce que jamais aucune autorité autre que celle de l’homme, habilement déguisé en Dieu par les devins, se soit fait entendre dans le cosmos?

De même, la raison politique pourra bien sceller alliance avec une morale toute pratique, dont elle se fera une fidèle servante. Cette sorte d’intelligence des affaires publiques se révélera largement suffisante pour analyser les chemins de la décadence des nations et même de la décomposition des sociétés quand elles ont eu l’imprudence de se fonder sur un dogmatisme politique ou religieux. Elle condamnera donc l’erreur politique à bon droit, en faisant valoir une lapalissade: à savoir qu’une société qui s’effrite ou se dissout n’est pas bâtie sur des fondements solides. Mais la sagesse visionnaire va bien au-delà de ce genre de constat, dont la platitude même garantit la solidité. Ce qu’elle observe dans les sociétés construites sur quelque orthodoxie intellectuelle ou mythique, c’est que des règles statistiques, à force de conjurer la solitude dernière de la conscience humaine par la fausse sécurité qu’elles dispensent, engendrent progressivement une dictature de la lettre tellement désastreuse que les citoyens, hier encore rassurés par l’idole inébranlable de leur foi triomphalement immobile, commencent de souffrir, dans leur inconscient, de refouler leur liberté et leur responsabilité au plus profond d’eux-mêmes et de renier leur dignité véritable. Ce sera bientôt sans conviction vivante qu’ils obéiront à leur idole; ce sera bientôt du bout des lèvres qu’ils se soumettront à ses rites; ce sera bientôt à la lettre seulement de ses commandements qu’ils feront allégeance. Les sociétés fermées s’écroulent d’avoir voulu conjurer à l’aide de leurs prêtrises la vie héroïque et dérélictionnelle de l’intelligence, qui demeure obstinément béante sur le vide, l’ignorance et l’abîme.

De même, l’homme politique et le moraliste pourront parfois donner l’illusion qu’ils sont capables d’observer réellement l’autre forme de la sclérose des esprits et du dessèchement des âmes, celle qu’entraîne la victoire du scepticisme. Car une civilisation qui jette à bas ses idoles confites en dévotion peut tomber dans la licence, provoquer une indifférence mortelle des citoyens et pervertir la hiérarchie des vraies valeurs au point d’éteindre le feu de l’intelligence et de provoquer le retour du dompteur-sauveur. Telle est bien souvent l’oscillation fatale des sociétés entre l’anarchie et l’ordre policier.

Mais c’est bien autre chose que voit la sagesse visionnaire. Par-delà le triomphe ou l’échec des divers systèmes de respiration politique de l’humanité selon les types «ouverts» ou «fermés» d’organisation et de commandement des nations, ce qu’elle observe, c’est l’errance de la conscience humaine quand elle est sevrée du feu dévorant de la quête comme de la soif qui désaltère dans la «nuit de l’entendement». C’est précisément à demeurer inassouvie que l’âme du sage s’éprouve éveillée et obstinément vivante. Elle sait que, si la vérité n’est pas l’apanage d’une idole bavarde, censée posséder le savoir et en dispenser l’enseignement, elle est non seulement «fuyante», mais «inexistante». Or c’est cette «inexistence» qui livre les sages à un feu secret et dévorant. «La sagesse est la forme la plus dure et la plus condensée de l’ardeur, la parcelle d’or née du feu, non de la cendre» (Marguerite Yourcenar).

Ruses et candeur du sage

Comment se fait-il que des sages aient soutenu, bien au-delà du raisonnable, des régimes politiques fondés sur des fétiches et des polices? C’est que la raison visionnaire, observant les relations mi-apeurées, mi-triomphales que l’infirmité de la raison humaine entretient depuis des millénaires avec la pensée magique, en a quelquefois conclu que les idoles ont joué dans le passé un rôle civilisateur. N’ont-elles pas arraché les premiers hommes à leur léthargie animale? N’ont-elles pas permis de fonder des cités encore barbares sur un minimum de solidarité? N’y fallait-il pas le moyen fascinatoire d’un totem central? Un rassembleur verbal à adorer provisoirement n’était-il pas nécessaire à l’origine? Comment une parole fondée sur l’autorité d’un homme serait-elle aussi facilement acceptée de tous que celle d’un être certes imaginaire, mais entouré de mystère?

Il semble cependant que certains sages aient cru sincèrement qu’ils parlaient au nom d’un dieu qui se serait emparé de leur esprit. Mais comment ne pas voir que les poètes du ciel qui s’exercent à faire discourir un oracle à leur place ne cessent pas un instant de juger leur oracle, tantôt sévèrement, à la manière d’Abraham, tantôt avec plus d’indulgence? On observe que le sage créateur enjoint inlassablement à la divinité de bien dire au public ce qu’elle doit lui dire et de bien faire ce qu’elle doit faire si elle tient à se montrer digne de la haute sagesse politique que seul le sage s’efforce vaillamment de lui attribuer. C’est pourquoi on voit le dieu changer constamment de sapience et de raisonnement au cours des siècles et se soumettre docilement à la logique de ceux qui le font parler. Il suffit donc d’observer les métamorphoses de la sagesse divine que l’histoire des peuples lui a imposées pour assister au déroulement d’un film passionnant – celui qui retrace l’histoire du rêve de la parole humaine de donner un sens au monde, et qui est aussi l’histoire de la conscience. Si la théologie est une forme éprouvée et prestigieuse de la littérature fantastique, comme J. L. Borges l’a écrit, ce fantastique-là offre aux Champollion de la parole sacrée le plus riche des hiéroglyphes à déchiffrer.

On observera d’abord que le dieu cosmique se montrera toujours divisé, sur le modèle du sage qui lui sert de ventriloque, entre une sagesse transcendantale et une sagesse qui est seulement de ce monde. Le visionnaire s’adressera donc à l’oracle tantôt comme à l’écho de sa propre liberté – donc en apostrophant le néant insaisissable qui symbolise son être même –, tantôt comme au père législateur, au chef politique de l’humanité, au précepteur, au policier suprême, au fondateur et au garant de la moralité publique. Alors le dieu-idole se révélera aveugle à l’idole qu’il est à lui-même, puisqu’il ne possédera pas la sagesse, mais seulement les qualités d’un bon gestionnaire; mais, quand il possédera la sagesse, il disparaîtra aussitôt du champ de la conscience de son poète et s’évanouira dans l’abîme, aux côtés du sage qui l’aura invoqué, tant il est vrai que la conscience chue dans le monde et «y prenant figure» n’y peut prendre que figure d’idole. Entrons donc un instant dans cette histoire.

2. La sagesse dans la Bible

Les Anciens avaient représenté la sagesse sous les traits d’Athéna. C’était pensivement appuyée sur sa lance que la déesse-guerrière, née tout armée du crâne de Zeus, surgissait aux regards des mortels sous le ciseau du sculpteur ou le pinceau du peintre. Mais la reine des batailles tenait un rameau d’olivier à la main; car la sagesse politique enseigne que la paix n’est jamais que la récompense du plus fort. La déesse incarnait également l’intelligence; car sagesse et raison cheminent de conserve. Il ne manquait à la déesse aux bras blancs, protectrice de l’astucieux Ulysse, que d’avoir dicté des ouvrages. L’idée de transformer les Célestes en écrivains n’est apparue qu’avec le judaïsme. Le bénéfice le plus précieux que l’art de la politique a retiré de ce génial artifice a été de permettre au sage de paraître confier publiquement au ciel lui-même le soin de rédiger, par la main de ses fidèles secrétaires, les préceptes de la morale élémentaire et pratique qui assure la bonne marche des sociétés.

Aussi, dans la Bible, le sage et la divinité se partagent-ils équitablement les mérites qu’ils s’attribuent généreusement l’un à l’autre. C’est ainsi que la sagesse de Salomon est proclamée «plus grande que celle de tous les Orientaux et que toute celle de l’Égypte» (I Rois, V, 9-14; cf. X, 6 s., 23 s.); mais elle passe pour un don particulier que le roi aurait obtenu par les prières répétées qu’il n’a cessé d’adresser à son alibi et support invisible, dont il est censé tenir la plume avec le moins d’indignité possible. De même, Joseph est salué comme un administrateur avisé, mais il tient toute sa sagesse de l’inspirateur tout-puissant dont il est réputé n’être que le docile scripteur (Gen., XLI-XLVII).

Le combat contre la lettre

Ce dédoublement de la personnalité est constant chez les Prophètes, qui se laissent tellement habiter par leur double littéraire qu’ils se sentent devenir comme un objet entre ses mains. Les Grecs appelaient «enthousiasme», c’est-à-dire possession intérieure par les dieux, et les Romains divinus afflatus (Cicéron) l’état de transe inspiré par une aliénation créatrice. Une religion fondée sur l’écriture va révéler toute sa fécondité spirituelle quand les sages commenceront d’oser proférer une parole jaillie des profondeurs du néant qui est l’hôte abyssal de la conscience. Aussi la manière dont les rédacteurs de l’Ancien Testament ont progressivement imposé une séparation entre la forme pratique de la sagesse, d’une part, et la hauteur visionnaire, d’autre part, est-elle fort révélatrice. Car il est dit que le sage devra posséder un «cœur capable de discerner le bien et le mal» (I Rois, III, 9) – mais, précisément, la distinction traditionnelle entre un bien et un mal autrefois prédéfinis de manière immuable par la divinité sera profondément revivifiée par le génie des grands visionnaires du politique que seront les Prophètes. La sorte de sagesse trop bien apprise et qu’un long usage a fétichisée sera dûment disqualifiée. La parole de l’oracle était tombée entre les mains des gardiens de la lettre, les scribes. Or toutes les sociétés croient se consolider à se donner pour armure un corps de préceptes rigoureux et éternels, qui soumettront les consciences à la poigne d’un ritualisme sévère. C’est ainsi que meurent le sens et la finalité véritables des lois. Cicéron disait déjà: Summum jus, summa injuria – pour signifier aux conservateurs dans le Sénat que la stricte application de la lettre des Douze Tables conduisait au comble de l’injustice par le triomphe absurde d’une liturgie judiciaire formaliste, chargée d’étouffer l’équité, qui est la loi suprême de la sagesse politique.

Quand le sage selon l’Ancien Testament combattra donc la sclérose du droit théocratique avec le secours d’un bon sens supérieur, il proclamera que l’espèce de psittacisme sacré des serviteurs de la lettre en a fait des usurpateurs éhontés de la parole divine (Gen., III, 5 s.). Ce sera la ruse du serpent qui sera censée avoir attiré ce genre de lettrés et leur avoir inspiré une sagesse fallacieuse (Gen., III, 1). Les scribes se verront accusés de suivre des voies tout humaines qui «changent en mensonge la Loi de Jahveh» (Jér., VIII, 8). Ils préféreront leurs propres vues à celles de la divinité. «Malheur à ceux qui sont sages à leurs propres yeux, avisés selon leur sens propre» (Is., V, 21). Leur «sagesse tournera court» (Is., XXIX, 14). Pour avoir méprisé la parole de Jahveh, ils seront pris au piège (Jér., VIII, 9). Ce sera par la rigueur du châtiment du ciel que la sagesse véritable sera alors enseignée à ces esprits égarés (Is., XXIX, 24). Les raideurs du sens littéral donnent un vêtement simpliste à la sagesse et la font paraître d’autant plus convaincante aux ignorants qu’elle sera momifiée davantage. Aussi s’agissait-il de désacraliser la sottise et de diviniser l’intelligence. Jésus et saint Paul ne feront que reprendre le combat contre les scribes. «La foi venue, écrira l’Apôtre des gentils, nous ne sommes plus sous un pédagogue. Car vous êtes fils de Dieu» (Gal., III, 25-26); et «celui qui vit sous un pédagogue est encore un esclave» (Gal., IV, 1-2). La sagesse nouvelle conjurera le danger de paralysie que l’hyperdévotion à l’égard de la loi faisait courir à l’humanité. Certes, dit le sage, les peuples périssent dans l’indiscipline; mais ils étouffent dans le culte des règlements aveugles, qui ne les renforcent qu’en les fossilisant. On voit que la sagesse biblique n’est pas encore visionnaire du jeu des idoles dans les profondeurs de l’inconscient. Le Prophète se contente de supplier le peuple d’Israël, au nom d’une divinité menaçante, de comprendre enfin ses intérêts à longue échéance. Ce sera davantage une crainte dissuasive que la liberté des «enfants de Dieu» qui rendra salutaire la divinité (Prov., IX, 10; Sir., I, 14-18; 19-20).

Les nouveaux écrivains sacrés, qui ont assuré l’ascension politique des scribes dits inspirés – ceux qui donneront naissance à la littérature sapientielle –, pensent que la sagesse à courte vue des conseillers royaux conduira le pays à la catastrophe; mais ensuite, la «vraie sagesse» pourra enfin imposer son empire. Son fondement sera la «loi divine». Elle fera d’Israël la seule nation sage et intelligente. Mais sa sagesse demeurera terre à terre. Les Socrate d’Israël ne sont encore que des citoyens mieux organisés et plus équilibrés que les autres. Leur nouvelle maturité politique aura le mérite de garantir la stabilité de l’État et de préserver du moins le peuple des aventures inconsidérées. Le sage n’est encore qu’un homme à la recherche des biens (Prov., VIII, 21; Sag., VII, 11), de la sécurité (Prov., III, 21-26), de la grâce et de la gloire (Prov., IV, 8 s.), de la richesse et de la justice (VIII, 18 ss.).

La sagesse personnifiée

Mais une nouvelle révolution littéraire va dédoubler la divinité en personnifiant la sagesse. Devenue un être autonome, une sorte de déesse, qui relaiera la parole céleste, la sapience sera une bien-aimée qu’on cherchera avidement (Sir., XIV, 22 s.), une mère protectrice (XIV, 26 s.), une épouse nourricière (XV, 2 s.), une hôtesse hospitalière (Prov., IX, 1-6). Promue au rang de «souffle» et d’«haleine» de Dieu lui-même, mais dotée d’une existence séparée, sa gloire sera une effusion directe de celle du Tout-Puissant et un reflet de sa lumière éternelle. À ce titre, la nouvelle Athéna sera comblée d’honneurs; elle habitera dans le ciel (Sir., XXIV, 4) où elle partagera le trône de Jahveh (Sag., IX, 14) et vivra dans son intimité (VIII, 3). Elle préfigurera le Saint-Esprit des chrétiens.

L’identification du sage au relais «divin» qui lui sert de prête-nom ne cesse cependant de progresser. Le dernier prophète d’Israël jettera enfin le masque sacré sous lequel le sage cachait jusqu’alors sa parole. Jésus osera déclarer: «Qui vient à moi n’aura plus faim, qui croit en moi n’aura plus soif» (Jn, VI, 35; cf. IV, 14; VII, 37; Is., LV, 1 s.; Prov., IX, 1-6; Sir., XXIV, 19-22). Il ira même jusqu’à évoquer sa propre préexistence dans le sein de la divinité, et cela dans les termes mêmes qui définissent la sagesse divine: car il se dit le premier-né avant toute créature et l’artisan de la création (Col., I, 15 ss.; cf. Prov., VIII, 22-31).

Naturellement, la «sagesse divine», désormais confondue à celle du premier sage qui a eu l’audace et le génie d’incarner carrément le dieu censé l’habiter, continuera de s’exprimer dans les termes traditionnels des maîtres de sagesse de l’Ancien Testament: comme eux, elle édictera des règles de la vie pratique (Mt., V-VII) et s’exprimera par proverbes et paraboles. Mais le sage, désormais complètement identifié au relais oraculaire qui lui a si longtemps servi de haut-parleur littéraire, et devenu, par conséquent, «Dieu» en personne, proclamera que tout homme devra incarner «Dieu» et se rendre à son tour consubstantiel à lui. Il dira, dans la patristique latine: «Deus homo factus est ut homo deus fieret – Dieu a été fait homme afin que l’homme devînt Dieu.» Toute la patristique des Églises d’Orient fera de ce message l’essence même du christianisme, tandis que la théologie romaine édifiera le puissant corps doctrinal dans lequel l’homme tendra à devenir un simple sujet, entièrement subordonné au pouvoir hiérarchique de l’Église.

Certes, la sagesse de l’Église orthodoxe ne proclamera pas que la divinité n’a jamais eu d’existence objective autre que celle de l’homme capable de la faire parler; et qu’il y a seulement de grands et de petits poètes du ciel. C’est qu’il serait irréaliste d’anéantir un personnage qui a conquis une existence politique mondiale et dont la vie protéiforme et les œuvres innombrables ont embrassé trois millénaires de l’histoire des hommes sous la plume des visionnaires qui n’ont cessé non seulement de développer et d’approfondir sa personnalité, mais d’en adapter sans relâche les traits principaux aux circonstances fluctuantes de l’histoire, lesquelles exigent des métamorphoses et des enrichissements perpétuels de ce haut représentant du destin objectif de l’humanité. De même qu’Unamuno a pu écrire une admirable Vie de don Quichotte et de Sancho Pança , les écrivains sacrés ont écrit la biographie d’un Dieu qui conservera éternellement la sorte de beauté et de sagesse que ses Cervantès lui ont attribuée et qu’Adam, se reconnaissant en lui d’âge en âge, ne cessera de lui conférer.

Fatalité de l’idolâtrie et sagesse pratique

La conservation d’un oracle qui fasse entendre sa voix dans quelque empyrée n’est-elle pas politiquement plus rationnelle que le renoncement pur et simple au puissant instrument d’autolégitimation de l’autorité de l’État qu’est un pouvoir proférateur censé venir d’ailleurs et tenu pour transcendant au monde? Le Buddha lui-même qui, cinq siècles avant Jésus, alors que les Grecs commençaient à peine de rire de leurs dieux, rejeta toutes les idoles dans les ténèbres pour fonder la sagesse sur la seule conscience spirituelle du sage n’a pas tardé à se métamorphoser à son tour en une nouvelle idole; et, depuis plus de deux millénaires, les moulins à prières tournent devant la statue de l’Éveillé. La sagesse pratique n’a-t-elle pas raison de rappeler que les dieux ne manquent pas de s’incarner en des chefs sanglants sur la terre quand ils ont cessé de descendre dans leurs images sacrées, et qu’il vaut mieux canaliser l’idolâtrie naturelle de l’esprit humain vers les temples que de la laisser ravager la terre sous les traits redoutables des Césars? Si l’espèce humaine n’est décidément pas mûre pour conquérir la liberté du sage, est-il sage de l’armer prématurément d’une lucidité dangereuse, ou est-il plus sage d’attendre qu’Adam soit devenu digne du Buddha?

C’est pourquoi l’écrivain sacré chrétien, ayant conquis la dignité d’assistant du ciel aux côtés de Jésus, ne va pas cacher qu’il partage avec le dieu le commandement de tout l’univers. Paul proclamera, en coadjuteur du Christ, qu’il a «reçu grâce et mission d’apôtre» pour conduire «toutes les nations» à la foi, donc à l’obéissance nouvelle. Aussi la Lettre aux Romains est-elle un traité politique complet, de même que le Coran, dont la première sourate dira: «Hommage à Dieu, souverain de l’univers.» Car islam signifie «soumission». Le césarisme céleste pourra se reconstituer entièrement. Bourdaloue pourra s’écrier: «Quand Dieu se montrera pour la seconde fois au monde, ce sera sous le visage le plus effrayant, et la foudre à la main.» Le jugement de Dieu sera «sans grâce et sans compassion». «Une justice sans miséricorde ne lui convient pas tandis que nous sommes sur la terre; mais elle lui conviendra quand le temps des vengeances sera venu.» Alors «aux dépens des pécheurs, lui-même juge et arbitre dans sa propre cause, il entreprendra de se satisfaire». Ce Dieu qui exercera «sa justice toute pure à peu près comme nous l’exerçons envers nos plus déclarés ennemis» sera tel que «ce qui est en nous dureté, dans Dieu sera sainteté: ce jugement sans miséricorde que la charité nous défend et dont on nous fait un crime, c’est ce qui fera sa gloire.»

Si le sage nouveau, quoique inspiré par la consubstantialité de Jésus avec la divinité, continue cependant de rendre loquace le ciel punitif ancien, c’est qu’il n’a aucune raison de renoncer aux attributs politiques irremplaçables de l’Olympe. Aux yeux de saint Paul et de saint Pierre, «omnis auctoritas a Deo – tout pouvoir vient de Dieu». «Soyez soumis à cause du Seigneur à toute institution humaine; soit au roi comme souverain; soit aux gouverneurs comme envoyés par lui» (I Pierre, II, 13-14). Mais la croix est aussi un Janus politique: signe d’obéissance à Dieu dans le sacrifice, signe de victoire sur tous les Césars par la résurrection, elle engendre des théologies obédientielles et des théologies de la libération en vertu même de la géniale ambiguïté des mythes religieux.

Seule une certaine balance, qu’on appellera «hiérarchie des valeurs», permettra de savoir s’il est sage de dire la solitude cosmique de notre espèce et si le genre humain doit devenir tellement intelligent qu’il osera regarder sa déréliction sans périr d’angoisse dans les «espaces infinis» qu’évoquait Pascal, ou bien si, notre espèce se révélant décidément incapable d’un tel exploit de sa raison sur son «île déserte», il faudra la bercer éternellement de songes profitables à son aveugle contentement intellectuel. Cette question n’a jamais été résolue depuis que Socrate comparait les hommes à des enfants qui préfèrent des mets succulents qui leur gâtent l’estomac, et que leur préparent d’habiles cuisiniers, aux amers remèdes, mais excellents pour la santé de l’intelligence, que de sages médecins voudraient leur faire prendre. Mais qui dira si la sagesse véritable est celle des Prométhée de la conscience éveillée ou celle des miséricordieux qui rappellent que «les grandes pensées viennent du cœur»? Depuis les origines de la philosophie, on cherche en vain la juridiction suprême qui fonderait la valeur capable de peser la valeur de ces valeurs si opposées.

C’est à Lucifer que Goethe fait dire, dans Faust : Am Anfang war die Tat (Au commencement était l’acte), donc la puissance politique. Ce serait alors folie d’immoler l’intelligence critique sur l’autel du «mensonge utile» (Nietzsche). Mais Montesquieu a dit, de son côté, que c’est «une grande folie de vouloir être sage tout seul». Et pourtant, seuls des sages voués à la solitude de l’esprit ont écrit le long martyrologe des combattants de la conscience. Ceux-là n’ont-ils pas lutté contre la folie des puissants et de leurs idoles? Ceux-là n’ont-ils pas été les guerriers d’une dignité humaine véritable? Ceux-là n’ont-ils pas jugé que l’homme ne serait digne de sa divinité que s’il devenait pensant? Ceux-là n’ont-ils pas écrit que l’homme est à lui-même son propre inventeur?
DIR
\
Voici: d’entre les feuilles une Figure vint. Une figure vint à la lumière, dans la lumière, [...] Et celui-ci n’était «Ni Ange ni Bête». [...] HOMME fut cet événement:Tel est le nom que je te donne.Paul VALÉRY(«Paraboles pour accompagner douze aquarelles, de P.-A. Lasart)/DIR

Mais, si le visionnaire pense qu’il se fera mieux comprendre à dire la sagesse par la bouche d’un alter ego olympien, pourquoi ne ferait-il pas prononcer au ciel ces belles paroles: «Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, Adam, afin que ton visage, ta place et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. Nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai placé au milieu du monde, afin que tu pusses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t’ai fait ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel, afin que, de toi-même librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme» (Pic de La Mirandole, Oratio de dignitate hominis , trad. de Marguerite Yourcenar).

Il faut croire que l’identification du dieu au sage a progressé avec les siècles, puisque Pic a été jugé impie par l’Église pour avoir, le premier, parlé de «théologie poétique», alors que Claudel a pu, sans subir les foudres de l’excommunication, substituer tranquillement au Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet un Traité de la co-naissance de Dieu et de soi-même .

sagesse [ saʒɛs ] n. f.
XIIIe; de sage
1Vx ou littér. Connaissance juste des choses; « Parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir » (Descartes). connaissance, raison, vérité. Minerve, déesse de la sagesse. « La liberté intellectuelle, ou Sagesse, c'est le doute » (Alain).
(1535) Relig. judéo-chrét. Connaissance inspirée des choses divines et humaines. Le don de sagesse, un des sept dons du Saint-Esprit. Livre de Sagesse : livre de l'Ancien Testament attribué à Salomon. ⇒ sapience.
2Vx ou relig. Vertu, comportement juste, raisonnable, et spécialt Pratique des vertus chrétiennes. « L'abstinence et la jouissance, le plaisir et la sagesse m'ont également échappé » (Rousseau). Retour à la sagesse : résipiscence. « Sagesse », poèmes de Verlaine.
3Qualité, conduite du sage, modération, calme supérieur joint aux connaissances. philosophie. « la sagesse ? une égalité d'âme Que rien ne peut troubler, qu'aucun désir n'enflamme » (Boileau). « Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel, est la sagesse même » (Vigny). « On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même [...] car elle est un point de vue sur les choses » (Proust).
4Littér. Jugement dans les conceptions ou la conduite. discernement, 1. sens (bon sens). « La sagesse du législateur est de suivre le philosophe » (Hugo). Par ext. Dents de sagesse.
La sagesse des nations : remarques, jugements, conseils de bon sens, résultant d'une longue expérience, que les nations mettent en proverbes. « S'il faut dans la paix préparer la guerre, comme dit la sagesse des nations, il faut aussi dans la guerre préparer la paix » (R. Rolland).
5Cour. Modération et prudence dans la conduite. circonspection, modération. Avoir la sagesse de renoncer, d'attendre, de prévenir. Conseils de sagesse. La voix de la sagesse. raison. La sagesse consiste à...
6Tranquillité, obéissance (d'un enfant). 1. calme, docilité. Il a été d'une sagesse exemplaire, aujourd'hui.
7Caractère mesuré, modéré. La sagesse de ses prétentions. Absence de hardiesse. Sagesse de conception, d'exécution d'une œuvre d'art.
⊗ CONTR. Ignorance. Folie. Absurdité, déraison. Imprudence, inconséquence; turbulence.

sagesse nom féminin Idéal supérieur de vie proposé par une doctrine morale ou philosophique ; comportement de quelqu'un qui s'y conforme : La sagesse orientale. Qualité de quelqu'un qui fait preuve d'un jugement droit, sûr, averti dans ses décisions, ses actions : Il a tranché avec sa sagesse habituelle. Qualité de quelqu'un qui agit avec prudence et modération ; caractère de son action : Il n'a pas eu la sagesse d'attendre. Tempérance, modération dans les désirs, les plaisirs, la nourriture, la boisson, etc. Comportement d'un enfant tranquille, obéissant : Les enfants ont été d'une sagesse exemplaire. Caractère de ce qui demeure traditionnel, classique, éloigné des audaces ou des outrances : La trop grande sagesse d'un projet d'urbanisme. En théologie, discernement dans les choses de l'ordre surnaturel. ● sagesse (citations) nom féminin Jean Antoine de Baïf Venise 1532-Paris 1589 Cessez, amis, cessez de plus me remontrer, Vous perdez votre peine. On ne peut par sagesse, La jeunesse et l'amour joints ensemble, donter. Les Amours de Francine dompter Jacques Bénigne Bossuet Dijon 1627-Paris 1704 Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché, et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginiez que désordre. Sermon sur la providence Sébastien Roch Nicolas, dit Nicolas de Chamfort près de Clermont-Ferrand 1740-Paris 1794 Académie française, 1781 Il y a plus de fous que de sages, et, dans le sage même, il y a plus de folie que de sagesse. Maximes et pensées Pierre Charron Paris 1541-Paris 1603 C'est chose excellente que d'apprendre à mourir, c'est l'étude de la sagesse, qui se résout tout à ce but. De la sagesse André de Chénier Constantinople 1762-Paris 1794 Le moment d'être sage est voisin du tombeau. Élégies Jean Cocteau Maisons-Laffitte 1889-Milly-la-Forêt 1963 Académie française, 1955 L'extrême limite de la sagesse, voilà ce que le public baptise folie. Le Rappel à l'ordre Stock René Descartes La Haye, aujourd'hui Descartes, Indre-et-Loire, 1596-Stockholm 1650 S'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. Discours de la méthode René Descartes La Haye, aujourd'hui Descartes, Indre-et-Loire, 1596-Stockholm 1650 Car quiconque a une volonté ferme et constante d'user toujours de la raison le mieux qu'il est en son pouvoir, et de faire en toutes ses actions ce qu'il juge être le meilleur, est véritablement sage autant que sa nature permet qu'il le soit. Principes de la philosophie Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 Il faut souvent donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses entrées. Lettres Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 Imaginez l'univers sage et philosophe ; convenez qu'il serait diablement triste ! Le Neveu de Rameau Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 La sagesse du moine de Rabelais est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres : faire son devoir tellement quellement ; toujours dire du bien de Monsieur le Prieur, et laisser aller le monde à sa fantaisie. Le Neveu de Rameau tant bien que mal Eugène Grindel, dit Paul Eluard Saint-Denis 1895-Charenton-le-Pont 1952 Il n'y a pas d'enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité. Picasso, dessins Éditions Braun Anatole François Thibault, dit Anatole France Paris 1844-La Béchellerie, Saint-Cyr-sur-Loire, 1924 Académie française, 1896 L'ironie, c'est la gaieté et la joie de la sagesse. La Vie littéraire Calmann-Lévy André Gide Paris 1869-Paris 1951 De combien d'hommes ne peut-on penser que c'est par médiocrité qu'ils sont sages ? Journal Gallimard Pierre Gringore ou Pierre Gringoire Thury-Harcourt vers1475-en Lorraine vers 1539 Le plus sage se tait. Notables Enseignements, adages et proverbes Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 On ne se compose pas plus une sagesse en introduisant dans sa pensée les divers résidus de toutes les philosophies humaines qu'on ne se ferait une santé en avalant tous les fonds de bouteille d'une vieille pharmacie. Tas de pierres Éditions Milieu du monde Joseph Joubert Montignac, Corrèze, 1754-Villeneuve-sur-Yonne 1824 La vieillesse n'ôte à l'homme d'esprit que des qualités inutiles à la sagesse. Pensées Jean de La Bruyère Paris 1645-Versailles 1696 Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui contribue à les rendre sages. Les Caractères, De l'homme Jean de La Fontaine Château-Thierry 1621-Paris 1695 Le sage dit, selon les gens : Vive le roi, vive la ligue ! Fables, la Chauve-souris et les Deux Belettes Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de Lambert Paris 1647-Paris 1733 Mettre la sagesse à être heureux, cela est raisonnable ; cependant j'aimerais encore mieux mettre mon bonheur à être sage. Lettres, à l'abbé François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 En vieillissant on devient plus fou et plus sage. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être pour soi-même. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. Maximes Gaston, duc de Lévis Paris, 1764-Paris 1830 Académie française, 1816 L'habitude de la sagesse dispense presque toujours de la vertu. Pensées détachées André Malraux Paris 1901-Créteil 1976 La sagesse est plus vulnérable que la beauté ; car la sagesse est un art impur. L'Espoir Gallimard Clément Marot Cahors 1496-Turin 1544 Des sages Dieu la sagesse réprouve, Et des petits l'humilité approuve, Auxquels il a ses secrets révélés, Qu'il a cachés aux sages, et célés. Sermon du bon pasteur et du mauvais Henri Michaux Namur 1899-Paris 1984 Le sage trouve l'édredon dans la dalle. Tranches de savoir Cercle des Arts Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière Paris 1622-Paris 1673 Il faut parmi le monde, une vertu traitable ; À force de sagesse on peut être blâmable. Le Misanthrope, I, 1, Philinte Michel Eyquem de Montaigne château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592 Le gain de notre étude, c'est en être devenu meilleur et plus sage. Essais, I, 26 Michel Eyquem de Montaigne château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592 Je veux être maître de moi, à tout sens. La sagesse a ses excès et n'a pas moins besoin de la modération que la folie. Essais, III, 5 Michel Eyquem de Montaigne château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592 La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse. Essais, II, 12 Michel Eyquem de Montaigne château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1533-château de Montaigne, aujourd'hui commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne, 1592 Quand bien nous pourrions être savants du savoir d'autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse. Essais, I, 15 Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu château de La Brède, près de Bordeaux, 1689-Paris 1755 J'ai toujours vu que pour réussir dans le monde, il fallait avoir l'air fou et être sage. Mes pensées Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval Paris 1808-Paris 1855 Si tu es sage, ne le dis pas et n'en montre pas les raisons, car on dira que tu veux tromper. Sur un carnet Paul Nizan Tours 1905-Audruicq, Pas-de-Calais, 1940 Il n'y a pas d'âge pour la sagesse, qui est un acte orientant tout l'homme vers sa vérité, une conversion et un arrachement. Les Matérialistes de l'Antiquité Maspero Charles Nodier Besançon 1780-Paris 1844 Académie française, 1833 La science consiste à oublier ce qu'on croit savoir, et la sagesse à ne pas s'en soucier. Léviathan le Long Marcel Proust Paris 1871-Paris 1922 On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même, après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner. À la recherche du temps perdu, À l'ombre des jeunes filles en fleurs Gallimard Philippe Quinault Paris 1635-Paris 1688 Académie française, 1670 Ce n'est pas être sage Qu'être plus sage qu'il ne faut. Armide, II, 4 René Quinton Chaumes-en-Brie 1866-Paris 1925 La haine est la plus grande affaire de la vie. Les sages qui ne haïssent plus sont mûrs pour la stérilité et pour la mort. Maximes sur la guerre Grasset François Rabelais La Devinière, près de Chinon, vers 1494-Paris 1553 Parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre point en âme malivole et science sans conscience n'est que ruine de l'âme. Pantagruel, 8 sagesse de mauvaise volonté Victor Segalen Brest 1878-Huelgoat 1919 Le Sage dit : Étant sage, je ne me suis jamais occupé des hommes. Stèles Plon Étienne Pivert de Senancour Paris 1770-Saint-Cloud 1846 Jouis, il n'est pas d'autre sagesse ; fais jouir ton semblable, il n'est pas d'autre vertu. Sur les généralités actuelles Marguerite de Crayencour, dite Marguerite Yourcenar Bruxelles 1903-Mount Desert Island, Maine [É.-U.], 1987 Il y a plus d'une sagesse, et toutes sont nécessaires au monde ; il n'est pas mauvais qu'elles alternent. Mémoires d'Hadrien Plon Cicéron, en latin Marcus Tullius Cicero Arpinum 106-Formies 43 avant J.-C. Ils sont sages trop tard. Sero sapiunt. Lettre à des familiers, VII, 16 Didier Érasme, en latin Desiderius Erasmus Roterodamus Rotterdam vers 1469-Bâle 1536 La Fortune aime les gens peu sensés ; elle aime les audacieux et ceux qui ne craignent pas de dire : « Le sort en est jeté. » La sagesse, au contraire, rend timide. Amat Fortuna parum cordatos, amat audaciores et quibus illud placet Alea jacta est. At Sapientia timidulos reddit. Éloge de la folie, LXI Horace, en latin Quintus Horatius Flaccus Venusia, Apulie, 65-Rome ? 8 avant J.-C. S'habiller à sa taille, et se chausser à son pied : voilà la sagesse. Metiri se quemque suo modulo ac pede verum est. Épîtres, I, VII, 98 Horace, en latin Quintus Horatius Flaccus Venusia, Apulie, 65-Rome ? 8 avant J.-C. Le sage ne connaît au-dessus de lui que Jupiter. Sapiens uno minor est Jove. Épîtres, I, I, 106 Horace, en latin Quintus Horatius Flaccus Venusia, Apulie, 65-Rome ? 8 avant J.-C. Il est agréable d'oublier la sagesse à propos. Dulce est desipere in loco. Odes, IV, XII, 28 Lactance, en latin L. Caecilius Firmianus, dit Lactantius près de Cirta vers 260-Trèves vers 325 Il y a religion dans la sagesse, et sagesse dans la religion. Idcirco et in sapientia religio, et in religione sapientia est. Institutions divines, IV, 3 Baruch Spinoza Amsterdam 1632-La Haye 1677 L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation, non de la mort, mais de la vie. Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat, et ejus sapientia non mortis, sed vitae meditatio est. L'Éthique, Livre IV Eschyle Éleusis vers 525-Gela, Sicile, 456 avant J.-C. Il est bon d'apprendre à être sage à l'école de la douleur. Les Euménides, 520 (traduction P. Mazon) Euripide Salamine 480-Pella, Macédoine, 406 avant J.-C. La pitié ne naît point dans l'esprit sans culture, mais dans celui du sage. Électre, 294-295 (traduction Parmentier) Héraclite d'Éphèse vers 550-vers 480 avant J.-C. Un savoir multiple n'enseigne pas la sagesse. Fragment, 40 (traduction Battistini) Ménandre Athènes vers 342 avant J.-C.-Athènes vers 292 La sagesse ne convient pas en toute occasion ; il faut quelquefois être un peu fou avec les fous. Les Enchères, fg. 421 K (traduction G. Guizot) Platon Athènes vers 427-Athènes vers 348 ou 347 avant J.-C. Il n'y a rien de bon ni de mauvais sauf ces deux choses : la sagesse qui est un bien et l'ignorance qui est un mal. Euthydème, 281e (traduction Méridier) Plotin Lycopolis, aujourd'hui Assiout, Égypte, vers 205-en Campanie 270 Le sage est tourné vers lui-même et il trouve en lui toutes choses. Ennéades, III, 8, 6 (traduction E. Bréhier) Xénophane né à Colophon, en Ionie, VIe-Ve s. avant J.-C. Il n'est pas juste de mettre la force au-dessus de la saine sagesse. Élégies, II, 13-14 (traduction E. Bergougnan) Bible Mais ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force. Saint Paul, Épître aux Corinthiens, Ire, I, 27 Talmud Pour accéder à la sagesse, il faut le vouloir. Talmud, Berakhot, 55a Ambrose Gwinnet Bierce Meigs County, Ohio, 1842-Mexico 1914 Adage. Sagesse désossée pour dents branlantes. Adage. Boned wisdom for weak teeth. The Devil's Dictionary William Blake Londres 1757-Londres 1827 La route de l'excès mène au palais de la sagesse. The road of excess leads to the palace of wisdom. The Marriage of Heaven and Hell Samuel Butler Langar, Nottinghamshire, 1835-Londres 1902 Bien que la sagesse ne puisse s'acquérir avec de l'or, elle peut encore moins s'acquérir sans lui. Though wisdom cannot be gotten for gold, still less can it be gotten without it. Notebooks Confucius en chinois Kongzi ou Kongfuzi [maître Kong] 551-479 avant J.-C. Il faut que le disciple de la sagesse ait le cœur grand et courageux. Le fardeau est lourd et le voyage est long. Entretiens, IV, 8 (traduction S. Couvreur) Confucius, en chinois Kongzi ou Kongfuzi [maître Kong] 551-479 avant J.-C. On trouve des disciples de la sagesse qui ne sont pas parfaits ; on n'a jamais vu un homme sans principes qui fût parfait. Entretiens, VII, 14 (traduction S. Couvreur) Carlo Alberto Pisani Dossi, dit Carlo Dossi Zenevredo, Pavie, 1849-Cardina, Côme, 1910 Les fous ouvrent les voies qu'empruntent ensuite les sages. I pazzi aprono le vie che poi percorrono i savi. Note Azzurre, 4971 Alekseï Maksimovitch Pechkov, dit Maksim Gorki Nijni Novgorod 1868-Moscou 1936 La sagesse de la vie est toujours plus profonde et plus large que la sagesse des hommes. Les Vagabonds, Mon compagnon Hermann Hesse Calw, Wurtemberg, 1877-Montagnola, Tessin, 1962 En vérité, tu ne sais rien de la sagesse Tant que tu n'as pas fait l'expérience des ténèbres. Wahrlich, keiner ist weise, Der nicht das Dunkel kennt. Maler Freude Benjamin, dit Ben Jonson Westminster 1572 ?-Londres 1637 La seule sagesse à la portée des pauvres humains, c'est d'extravaguer sur leurs propres folies. The truest wisdom silly men have Is dotage on the follies of their flesh. The Poetasters, IV, 6 Maria Jotuni Kuopio 1880-Helsinki 1943 Celui qui s'agite est plus sage que celui qui se repose, quoique celui qui se repose puisse bien devenir plus sage que celui qui s'agite. Le Coffret ouvert Laozi ou Lao-tseu VIe-Ve s. avant J.-C. La voie de l'homme sage s'exerce sans lutter. Tao-tö-king, LXXXI Gotthold Ephraim Lessing Kamenz, Saxe, 1729-Brunswick 1781 Le sage ne peut pas dire ce qu'il vaut mieux taire. Der Weise kann nicht sagen, was er besser verschweigt. Dialogues maçonniques Frédéric Mistral Maillane, Bouches-du-Rhône, 1830-Maillane, Bouches-du-Rhône, 1914 Si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain : rappelons-nous que la patience est le pilier de la sagesse. S'acò's pas vuei, sara deman : Rapelen-nous que la paciènci Es lou cepoun de la sapiènci. Les Olivades sagesse (expressions) nom féminin Dent de sagesse, la troisième molaire. La sagesse des nations, morale courante, exprimée sous forme de conseils, de maximes, et qui est censée représenter l'expérience accumulée par l'humanité. ● sagesse (synonymes) nom féminin Qualité de quelqu'un qui fait preuve d'un jugement droit, sÛr...
Synonymes :
Contraires :
- déraison
Qualité de quelqu'un qui agit avec prudence et modération ; caractère...
Synonymes :
- pondération
Contraires :
- égarement
- inconséquence
Comportement d'un enfant tranquille, obéissant
Synonymes :
- docilité
- obéissance
Contraires :
- désobéissance
- indocilité
Caractère de ce qui demeure traditionnel, classique, éloigné des audaces...
Synonymes :
- sobriété
Contraires :
- démesure
- frénésie

sagesse
(livre de la) livre de la Bible, traité de philosophie morale, écrit en grec au Ier s. av. J.-C.
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sagesse
n. f.
d1./d Modération, prudence, circonspection. Il a eu assez de sagesse pour pardonner.
|| La sagesse des nations: les proverbes, les dictons populaires.
d2./d Conduite de l'homme qui allie modération et connaissance.
d3./d Réserve dans la conduite, dans les moeurs. Une jeune fille d'une sagesse exemplaire.
d4./d Tranquillité, docilité. La sagesse de cet enfant est grande.

⇒SAGESSE, subst. fém.
I. — Connaissance du vrai et du bien, fondée sur la raison et sur l'expérience.
A. — 1. Juste connaissance des choses. Synon. clairvoyance, discernement. Grande, haute, immense, profonde sagesse; sagesse des vieillards. La science est l'acte de l'esprit qui sait; la sagesse est l'expérience de l'acte qui est su, goûté, de l'être qui se communique et se laisse posséder; elle est l'union de l'intellectus à son objet essentiel, mais par l'opération principale de cet objet même (M. BLONDEL ds LAL. 1968):
1. Les femmes rachètent la sottise de quelques penseurs, parce qu'elles demeurent plus près des sources de vie d'où provient toute vérité. Je vous assure que l'humanité perdra un grand trésor de sagesse, quand les femmes deviendront des hommes et qu'elles ne sauront plus aimer.
CHARDONNE, Épithal., 1921, p. 335.
[En parlant de qqn] La sagesse même. Je savais bien qu'elle était de mon avis, elle qui était la sagesse, la droiture et la vérité mêmes (FROMENTIN, Dominique, 1863, p. 184).
Dans sa sagesse, dans sa grande sagesse. [P. réf. à la conception suivant laquelle l'autorité participe de la sagesse divine (v. infra I C 1 b)] Le tribunal, dans sa sagesse (MEILHAC, HALÉVY, Boule, 1875, IV, 7, p. 138).
2. Connaissance critique, juste appréciation des choses. Synon. esprit critique (v. critique2 A), jugement. Sagesse éclairée. Nous avons vu Pascal (...) commenter le « soyez joyeux » de l'apôtre, de manière à faire pâlir elle-même cette délicieuse sagesse de Montaigne (SAINTE-BEUVE, Port-Royal, t. 3, 1848, p. 208). La liberté intellectuelle, ou sagesse, c'est le doute (ALAIN, Propos, 1912, p. 134).
B. — PHILOS. [P. réf. à des doctrines morales de l'antiq. gréco-lat., en partic. stoïcienne et épicurienne] Pour avoir le droit de s'appeler sages ou savants, il eût fallu posséder la sagesse ou la science, et ils [les sages grecs] ne les possédaient pas, seulement ils les cherchaient (JOUFFROY, Nouv. Mél. philos., 1842, p. 119). La sagesse est de maintenir ses yeux largement ouverts sur l'univers pour en savoir les lois et la loi; c'est encore de se détacher de la terre et du corps et de se rapprocher de la Toute-Puissance (BARRÈS, Cahiers Orient, 1914, p. 340).
C. — RELIGION
1. [Dans la tradition judéo-chrét.]
a) Omniscience, discernement parfait entre le bien et le mal, bonté infinie, sainteté, qui sont inhérents à la personne divine. Sagesse divine (anton. sagesse humaine, du monde, du siècle, de la chair). Dieu est connaissance infinie, sagesse infinie, intelligence infinie, l'homme est simplement connaissance (P. LEROUX, Humanité, 1840, p. 393). Au lieu de dire que, selon saint Paul, l'Évangile est un salut, non une sagesse, il vaudrait donc mieux dire que le salut qu'il prêche est à ses yeux la véritable sagesse, et cela précisément parce qu'il est un salut (GILSON, Espr. philos. médiév., 1931, p. 23).
Livre de la Sagesse. ,,Écrit sapientiel, attribué fictivement à Salomon, composé à Alexandrie vers 50 av. J.-C.`` (LÉON 1975).
P. méton. Dieu lui-même; en partic., le Christ. ,,Sagesse incréée, Sagesse éternelle:le Verbe, seconde personne de la sainte Trinité, Prov., 3, 8; Eccli. 24; Luc, 11`` (MARCEL 1938).
b) [Pour l'homme] Participation par la foi à la sagesse divine; ,,épanouissement de la connaissance inhérent à la foi`` (ALLMEN 1956). Les œuvres de Dieu se manifestent paisiblement, et leur principe demeure invisible. Prends ce modele dans ta sagesse, ne la fais connoître que par la douceur de ses fruits; les voies douces sont les voies cachées (SAINT-MARTIN, Homme désir, 1790, p. 17):
2. La sagesse est une science par laquelle nous discernons les choses qui sont bonnes à l'âme, et celles qui ne le sont pas. Elle est la science des sciences, car elle en connaît seule la valeur, le juste prix, le véritable usage, les dangers et les utilités (...). Le bon sens s'accommode au monde; la sagesse tâche d'être conforme au ciel. La sagesse humaine éloigne les maux de la vie. La sagesse divine fait seule trouver les vrais biens.
JOUBERT, Pensées, t. 1, 1824, pp. 260-261.
Don de sagesse. ,,L'un des sept dons du Saint-Esprit, [qui] incline à discerner et goûter ce qui vient de Dieu, à rattacher au souci de le servir et de le glorifier, toute appréciation sur les hommes, les événements et les circonstances de notre existence`` (MARCEL 1938).
2. [Dans d'autres traditions relig.] Ces mêmes Sarrasins, derniers héritiers du syncrétisme alexandrin, initiés d'ailleurs aux rêveries du Sufisme persan, touchaient ainsi, par deux côtés, à l'antique sagesse indienne, qui paraît avoir répandu des émanations fécondes sur la Perse et l'Égypte (OZANAM, Philos. Dante, 1838, p. 210).
Par syncrétisme. Ô sagesse! esprit pur! sérénité suprême! Zeus! Irmensul! Wishnou! Jupiter! Jéhova! Dieu que cherchait Socrate et que Jésus trouva! Unique Dieu! vrai Dieu! seul mystère! seule âme! (HUGO, Rayons et ombres, 1840, p. 1125).
D. — ALCHIM. Sel de sagesse. Or, la sirène, monstre fabuleux et symbole hermétique, sert à caractériser l'union du soufre naissant, qui est notre poisson, et du mercure commun, appelé vierge, dans le mercure philosophique ou sel de sagesse (FULCANELLI, Demeures philosophales, t. 2, 1929, p. 205).
II. — Conduite, comportement en vue d'un bien.
A. — Conduite selon les règles de la raison et de l'expérience. Socrate (...) a eu la suprême sagesse de vouloir agir, une fois encore, par sa mort: une mort qui ne fût pas passive, qui fût la preuve dernière de l'assurance de son cœur (MARTIN DU G., J. Barois, 1913, p. 554):
3. C'est (...) une loi de la sagesse de vivre loin des affaires et des passions, de la fortune et des hommes. La raison détrompée des erreurs sociales et des vanités humaines s'éloigne d'un monde qui la connoît peu, et préfère la muette solitude où règne la paix de la nature, aux demeures agitées que les passions tyrannisent.
SENANCOUR, Rêveries, 1799, p. 211
Croître, grandir en sagesse. Toujours croissant en sagesse, Télémaque refuse, par amour de la patrie, la royauté qu'on lui offre (CHATEAUBR., Essai Révol., t. 2, 1797, p. 257).
Souvent iron., parfois péj. Sagesse des nations. Ensemble de remarques, de conseils de bon sens, qui s'expriment sous forme de proverbes, d'adages. Un Sermon en proverbes, ordonné pour satiriser (...) les gens qui évoquent trop, par la sagesse des nations, leur propre niaiserie (...): le pauvre auteur enfile donc avec un certain soin les proverbes les plus connus (...): « Prenez garde, n'éveillez pas le chat qui dort; l'occasion fait le larron, mais les battus paieront l'amende (...) » (GOURMONT, Esthét. lang. fr., 1899, p. 281).
B. — Conduite selon les règles de la prudence, de la prévoyance. La sagesse elle-même consiste à voir ou à prévoir la direction où tendent les choses, selon l'ordre le plus naturel, le plus conforme à l'état de la société, à une époque donnée, et à marcher dans cette direction en modifiant les institutions d'une manière analogue (MAINE DE BIRAN, Journal, 1816, p. 148). Devinant qu'il avait voulu se ressaisir dans l'espoir de trouver un jour à se marier plus richement, elle admirait sa prudence et songeait avec convoitise aux trésors de sagesse qu'il avait en lui (AYMÉ, Bœuf cland., 1939, p. 148).
Par personnification. Mais vous, Monsieur [le maréchal Pétain] (...) préservé par cette raison vigilante qui vous distingue, par cette prudence et cette prévoyance qui ont fait de vous la Sagesse de l'armée (VALÉRY, Variété IV, 1938, p. 53).
P. méton.
Avoir la sagesse de +inf. Ces sectes que les Grecs eurent la sagesse de ne jamais faire entrer dans les institutions publiques, restèrent parfaitement libres (CONDORCET, Esq. tabl. hist., 1794, p. 54). [La nation] a la sagesse d'être extrêmement attachée au maintien de la liberté individuelle et de la liberté de la presse (DESTUTT DE TR., Comment. sur Espr. des lois, 1807, p. 156).
La sagesse est de + inf. La sagesse serait de renoncer. Jeanne conduisit le roi à Reims. La vraie sagesse était de suivre son inspiration (BAINVILLE, Hist. Fr., t. 1, 1924, p. 120). La sagesse n'était-elle pas (...) d'aller demain à Taoud, à quatre kilomètres (...)? (MONTHERL., Lépreuses, 1939, p. 1441).
♦ [Précédé de l'art. indéf.] Acte, forme de sagesse. La vie provinciale a de ces retards qui sont des sagesses, comme elle a de ces lenteurs qui sont des fécondités (BOURGET, Essais psychol., 1883, p. 107). J'ai souvent réfléchi depuis (...). Cette incrédulité à la mort était une sagesse (MONTESQUIOU, Mém., t. 3, 1921, p. 87).
Proverbe. [P. allus. au livre des Proverbes I, 7; IX, 10; XV, 33] La peur est le commencement de la sagesse. Tout de même on a beau dire: si elle avait cru en Dieu... La peur est le commencement de la sagesse (MAURIAC, Th. Desqueyroux, 1927, p. 251).
P. antiphr. La sagesse commence où finit la crainte de Dieu. Il n'est pas un progrès de la pensée qui n'ait paru d'abord attentatoire, impie (GIDE, Journal, 1929, p. 906).
C. — Conduite, comportement plein de modération.
1. [Par l'éloignement de tout excès] Synon. modération, modestie, mesure, renoncement, retenue. Un homme dans la maturité de l'âge (...) me paraît un véritable prodige de sagesse et de modestie lorsque je le vois, mettant (...) l'expérience à la place des folles théories, demander respectueusement une constitution aux Anglais, au lieu de la faire lui-même (J. DE MAISTRE, Constit. pol., 1810, p. 25). Ma mère (...) par sagesse, s'est toujours refusé une robe de velours noir (GONCOURT, Journal, 1888, p. 817).
Sagesse de la vie, de sa vie. Celui qui proteste fera plus tard, du savoir-renoncer, la sagesse de sa vie (GIDE, Journal, Feuillets, 1913, p. 394). D'elle [une foule italienne] émanait ce qui est peut-être la véritable sagesse de la vie, une médiocrité résignée (LARBAUD, Barnabooth, 1913, p. 117).
[Compl. déterminatif] De sagesse. Sage, résigné. Tristement, Hubertine leva sur lui ses beaux yeux de sagesse (ZOLA, Rêve, 1888, p. 52).
2. [Par le respect de la loi morale] Synon. chasteté, pudeur. La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amants (...) elle était rousse et (...) cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse (CHAMFORT, Caract. et anecd., 1794, p. 110). Il était d'une sagesse exemplaire... Plus très jeune et, sans doute, peu porté sur la chose (MIRBEAU, Journal femme ch., 1900, p. 48).
3. [Le plus souvent à propos d'un enfant] Docilité, calme, tranquillité. Anton. agitation, dissipation, turbulence. J'avais douze ans et demi. La sagesse et l'honnêteté de ces enfants me saisissait. Je fus sur-le-champ sage, docile, zélé (DUPANLOUP, Journal, 1851-76, p. 4). Les Jaubert, deux sœurs, deux jumelles même, bonnes élèves, ah! bonnes élèves, je crois bien, je les écorcherais volontiers, tant elles m'agacent avec leur sagesse, et leurs jolies écritures propres (COLETTE, Cl. école, 1900, p. 14).
4. P. anal., dans le domaine esthét. [À propos de qqc.] Équilibre, classicisme. La sagesse de son équilibre sonore [de la musique de Glinka], par la distinction et la finesse de son instrumentation (STRAVINSKY, Chron. vie, 1931, p. 15).
P. méton., au plur., péj. Manque d'originalité, absence de génie. Jamais on ne croirait que ce compositeur [Périlhou] a l'honneur d'être Toulousain, tant sa musique a des sagesses froides de notaire esquimau; ce n'est pas même laid! (WILLY, Entre deux airs, 1895, p. 143).
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. a) 1269-78 « connaissance juste des choses » (JEAN DE MEUNG, Roman de la Rose, éd. F. Lecoy, 5282); 1784 la sagesse des nations (BEAUMARCHAIS, Mariage de Figaro, 1, 11); b) 1535 « connaissance inspirée des choses divines et humaines » (OLIVETAN, I, Liber Regum, 10, 4 ds H. KUNZE, Die Bibelübertzungen von Lefevre D'Etaples und von P. R. Olivetan, p. 187); 1535 sagesse de Dieu (ID., III, ibid., 3, 28, ibid.); 1694 la Sagesse « nom d'un des livres de l'Écriture sainte » (Ac.); 2. déb. XVe s. « sentiment juste des choses » (CHRISTINE DE PISAN, Les Enseignemens Moraux, éd. M. Roy, t. 3, p. 29); ca 1590 la sagesse de ma leçon (MONTAIGNE, Essais, III, 5, éd. P. Villey et V.-L. Saulnier, p. 887); 3. 1549 « modération, retenue dans la conduite » (EST.); spéc. a) 1668 « modestie, pudeur (d'une jeune fille) » (RACINE, Plaideurs, III, 4); b) 1694 « docilité (d'un enfant) » (Ac.); 4. ca 1590 « qualité, conduite du sage » La Sagesse de Socrate (MONTAIGNE, op. cit., III, 2, 817); 5. 1675, 24 juill. « acte de sagesse » (Mme DE SÉVIGNÉ, Corresp., éd. R. Duchêne, II, 16). Dér. de sage; suff. -esse. Fréq. abs. littér.:4 072. Fréq. rel. littér.:XIXe s.: a) 7 629, b) 4 278; XXe s.: a) 4 679, b) 5 700. Bbg. SCHALK (F.). Sapience und Sagesse. Rom. Forsch. 1953, t. 65, pp. 241-255. — SCKOMM. 1933, pp. 99-103. — WILHELM (J.). Sagesse. Mél. Gamillscheg (E.) 1952, pp. 245-260.

sagesse [saʒɛs] n. f.
ÉTYM. XIIIe; de sage.
1 Vx ou littér. Connaissance juste des choses, « parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir » (Descartes; → Philosophie, cit. 2). Connaissance, raison, vérité. || Minerve, déesse de la sagesse (→ Aptère, cit. 2). || La sagesse d'Ésope (→ Aréopage, cit. 2), de la Sibylle (→ 1. Palme, cit. 2), de Salomon (→ Déployer, cit. 13). || Il prévoyait (cit. 2) l'avenir par sa profonde sagesse. || Jésus croissait (cit. 7) en sagesse. || Les documents de la sagesse humaine (→ Alphabétique, cit. 1). || La sagesse consiste à se demander « pourquoi » (→ Clef, cit. 11), « comment » ? (cit. 19). || Le monde avec lenteur (cit. 2) marche vers la sagesse. Philosophie (cit. 2). || Amateur de la sagesse. Philosophe (cit. 2).
1 La liberté intellectuelle, ou Sagesse, c'est le doute. Cela n'est pas bien compris, communément. Mais pourquoi ! Parce que nous prenons comme douteurs des gens qui pensent par jeu, sans ténacité sans suite; des paresseux enfin. Il faut bien se garder de cette confusion.
Alain, Propos, 8 juin 1912, Le doute.
(1535). Relig. || La sagesse de Dieu (→ Éternel, cit. 6).Par ext. Dieu lui-même. || La sagesse éternelle (→ Châtiment, cit. 5), la sagesse incréée (cit. 1).
1.1 La sagesse millénaire des Égyptiens, ou des Tibétains, sera encore longtemps évoquée avec les survivances de la Cabale, le Pythagoricisme, le secret des Pyramides ou des cathédrales parce qu'elle était réellement sagesse, c'est-à-dire réflexion et recherche d'une explication qui calme chez l'homme l'angoisse d'exister comme créateur d'ordre, seul au centre du chaos naturel.
A. Leroi-Gourhan, le Geste et la Parole, t. II, p. 167.
Relig. judéo-chrét. Connaissance inspirée des choses divines et humaines. || Le don de sagesse, un des sept dons du Saint-Esprit. || Livre de Sagesse : livre de l'Ancien Testament attribué à Salomon. Sapience. || La sagesse des justes. || La crainte de l'Éternel est le commencement (cit. 1) de la sagesse.
2 C'est pourquoi j'ai désiré l'intelligence, et elle m'a été donnée; j'ai invoqué le Seigneur, et l'esprit de sagesse est venu en moi (…) C'est lui-même qui m'a donné la vraie connaissance de ce qui est, qui m'a fait connaître la disposition du monde, les vertus des éléments, le commencement, la fin, et le milieu des temps (…)
Bible (Sacy), Sagesse, VII, 7, 17-18.
3 Pour dire que son règne (de Salomon) avait été un temps de calme et d'ordre, on assura que, dans un songe, il avait demandé à Yahweh plus que les autres biens, la Sagesse. Au sens oriental du mot, cela veut dire bien des choses. Être sage, c'est avoir l'intelligence des réalités; ainsi écrit-on du roi qu'il connaît les bêtes et les plantes « depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'hysope des murailles, et tous les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles, les poissons ». Être sage, c'est posséder le don de « comprendre les proverbes, les sens mystérieux, les maximes et les énigmes » (Prov. I., 1., 7); il entre même un élément ésotérique dans cette puissance, et le roi sage est tenu aussi pour devin. Être sage, c'est encore « acquérir la justice, l'équité, la droiture », ces vertus qui viennent de Dieu, car « la crainte de Yahweh est le commencement de la sagesse »; c'est donc, en définitive, posséder la connaissance de Dieu.
Daniel-Rops, le Peuple de la Bible, III, I.
2 Vx ou théol. Vertu, comportement juste, raisonnable, et, spécialt, Pratique des vertus chrétiennes. || Sagesse timide (→ Assurer, cit. 20), austère (→ Après, cit. 37; et aussi déguiser, cit. 3; rébarbatif, cit. 1). || « À force de sagesse on peut être blâmable » (cit. 2). || Le plaisir et la sagesse m'ont également échappé (→ Flotter, cit. 15). || Dans la sagesse règne (cit. 5) l'orgueil. || Récompense de sa sagesse (→ Ici, cit. 3). || Retour à la sagesse. Résipiscence. || « Sagesse », recueil de poèmes de Verlaine.
4 (Je sais) que par les leçons qu'on prend dans la sagesse,
Vous êtes au-dessus d'une telle faiblesse.
Molière, les Femmes savantes, I, 2.
5 L'auteur de ce livre (Sagesse) n'a pas toujours pensé comme aujourd'hui. Il a longtemps erré dans la corruption contemporaine, y prenant sa part de faute et d'ignorance. Des chagrins très mérités l'ont depuis averti, et Dieu lui a fait la grâce de comprendre l'avertissement.
Verlaine, Sagesse, Préface.
3 Qualité, conduite du sage (II., 2.), modération, calme supérieur joint aux connaissances. Philosophie (8.). || L'antique sagesse (→ Demi-dieu, cit. 2). || Sagesse et sainteté. || Sagesse ou révolte. || La sagesse vaut mieux que le génie (→ Bonheur, cit. 15). || La sagesse, « une égalité (cit. 14) d'âme / Que rien ne peut troubler, qu'aucun désir n'enflamme » (Boileau). || La sagesse nous apprend à ne pas craindre la mort (→ Philosopher, cit. 1). || La sagesse est d'accepter son destin (→ Choisir, cit. 14). || Le désespoir paisible est la sagesse suprême (→ Convulsion, cit. 5). || La sagesse de Montaigne. || La sagesse souriante de Gœthe (→ Affleurement, cit. 2). || Sagesse dont l'autre nom est abdication (→ Destin, cit. 12). || Une sagesse qui est le refroidissement (cit. 2) de notre ferveur. || L'opportunisme du cœur est la seule sagesse sentimentale (→ Absolu, cit. 21).Par ext. || Préférer la folie (cit. 11) des passions à la sagesse de l'indifférence.
6 En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur ? (…) le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini; ne pouvant élargir l'un, rétrécissons l'autre; car c'est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux.
Rousseau, Émile, II.
7 Il n'y a pas d'autre morale que celle du cœur de l'homme; ni d'autre science ou d'autre sagesse que la connaissance de ses besoins, et la juste estimation des moyens de bonheur. Laisse la science inutile, et les systèmes surnaturels, et les dogmes mystérieux.
É. de Senancour, Oberman, XXXIV.
8 On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses.
Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Pl., t. I, p. 864.
9 La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus (la mort). Mais, hélas, le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré, à ce qui ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour, de boucler nos valises.
Cocteau, le Grand Écart, p. 172.
4 Littér. Jugement dans les conceptions ou la conduite. Discernement, prudence (1., vx), sens (bon). || La sagesse d'Ulysse dans ses conseils (→ Célèbre, cit. 5). || La sagesse cartésienne. || Le talent de persuader sans science et sans sagesse (→ Persuasion, cit. 1). || La sagesse du législateur est de suivre le philosophe (→ Fin, cit. 27). || La sagesse ou la vertu (→ Inégalité, cit. 4). || Sursaut de sagesse (→ Conservation, cit. 5). || La sagesse des gens non amoureux (→ Malheureux, cit. 10). || L'âge de la sagesse. Maturité.Loc. Grandir en sagesse et en beauté.
10 Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel; vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, (…)
Pascal, Pensées, VII 445.
11 Si l'on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse (…)
Molière, les Femmes savantes, V, 1.
Loc. Dents de sagesse, qui poussent à l'âge adulte.
(1784). La sagesse des nations : remarques, jugements, conseils de bon sens, résultant d'une longue expérience, que les nations mettent en proverbes (→ Cruche, cit. 8; immortalité, cit. 15; paysan, cit. 9).REM. L'expression est souvent péjorative.
12 S'il faut dans la paix préparer la guerre, comme dit la sagesse des nations, il faut aussi dans la guerre préparer la paix.
R. Rolland, Au-dessus de la mêlée, p. 83.
12.1 Bien souvent la sagesse des nations est en avance sur les découvertes de la psychologie.
Claude Mauriac, le Dîner en ville, p. 143.
5 Cour. Modération et prudence (2.) dans la conduite. Circonspection, modération. || Avoir la sagesse de renoncer, d'attendre, de prévenir… || Conseil de sagesse. || La voix de la sagesse. || La sagesse ne consiste pas à prendre indifféremment toutes sortes de précautions (cit. 1). || Dissimuler les secrets motifs de sagesse (→ Payer, cit. 14).
13 Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste à rester dans l'inaction. C'est de toutes les maximes celle dont l'homme a le plus grand besoin, et celle qu'il sait le moins suivre.
Rousseau, Émile, V.
6 (1668). Vieilli. (En parlant de sexualité et, spécialt, de celle de la femme). Chasteté, continence, honnêteté, pudeur, retenue. || Fille d'une grande sagesse.
14 La sagesse d'une femme consiste moins à triompher de l'amour d'un galant homme qu'elle voit tête à tête et qu'elle trouve aimable, qu'à ne point s'exposer à ce tête-à-tête. Quand on combat ce que l'on aime, on succombe tôt ou tard.
Marivaux, in Ricard, l'Amour, les femmes…, p. 490.
7 (1690). Tranquillité, obéissance (surtout en parlant des enfants). Calme, docilité. || Enfant d'une sagesse exemplaire.
8 (1782). Choses. Mesure. || La sagesse de ses prétentions. || La sagesse de la prose (cit. 9) française.Absence de hardiesse, d'originalité. || Sagesse de conception, d'exécution d'une œuvre d'art. || Ce livre est d'une sagesse un peu ennuyeuse.
9 (1611). Vx. || Une, des sagesses : acte sage.
CONTR. Ignorance; impiété. — Folie. — Absurdité, bêtise, déraison, extravagance. — Imprudence, inconséquence; débauche, désordre, dévergondage, dissipation; turbulence.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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